Communiqué de presse

HeHe : Anthroposphere 

Le duo HeHe (Helen Evans, 1972 et Heiko Hansen, 1970) incarne une nouvelle génération d’artistes qui établit un lien entre la sphère de l’art technologique et numérique (trop refermée sur elle-même, et fréquentée par les seuls initiés), et celle de l’art contemporain (rétive à l’irruption de nouveaux modes d’expression basés sur le détournement des nouvelles technologies de l’information et de la communication). Chacune de ces sphères a développé des circuits distincts de communication et de diffusion, et les points de contact entre les deux restent rares. HeHe, qui a remporté le Golden Nica à Ars Electronica (Linz) en 2008 – l’équivalent du Lion d’Or de la Biennale de Venise pour les arts numériques – expose régulièrement dans de lieux dédiés à l’art technologique, et multiplie les interventions dans l’espace public au niveau international (New York, Paris, Helsinki, Liverpool, …). En montant cette première exposition personnelle en Belgique, Aeroplastics offre aux deux artistes la possibilité de présenter leur travail dans toute sa complexité, et de démontrer l’ancrage contemporain des thèmes qu’ils étudient.

Ceux-ci sont essentiellement liés aux rapports conflictuels entre une humanité prise dans une quête effrénée de nouvelles sources d’énergie (et de nouveaux moyens de gaspiller celle-ci), et un environnement naturel toujours plus fragile. Au premier étage, deux installations illustrent les récentes catastrophes provoquées par l’exploitation des principales ressources énergétiques de l’ère industrielle : le pétrole et l’atome. Is There a Horizon in the Deepwater (2011) scénographie l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon en 2010, tandis que Fleur de Lys (2009), une centrale nucléaire plongée dans un aquarium, évoque les dangers du nucléaire. L’on songe naturellement ici à la catastrophe de Fukushima en 2011, mais il faudrait alors parler de prémonition : à l’origine, la pièce a été conçue comme faisant partie d’une série consacrée aux nuages (de pollution) générés par l’activité humaine. Le titre Fleur de Lys renvoie à la forme stylisée que prend le panache de fumée sortant de la tour de refroidissement, mais désigne aussi symboliquement la France, un pays dont 80% de l’énergie repose sur l’exploitation de l’atome.

Cette étude des « man-made clouds » a débouché sur une performance spectaculaire dans l’espace public, Nuage Vert (2009), consistant à matérialiser avec un faisceau laser les émanations d’une centrale thermique à Helsinki. Les implications sociologiques et politiques de ce projet sont nombreuses. Ainsi la préfecture de Seine-Saint-Denis a-t-elle interdit que Nuage Vert soit réalisé sur l’incinérateur de Saint-Ouen, arguant qu’il contribuerait « à propager, dans l’esprit collectif, une image fortement négative de l’usine d’incinération »… Car la pollution est rarement visible à l’œil nu : avec une série initiée au Centre Pompidou (Air de Paris), HeHe se propose de matérialiser dans des photographies de panoramas urbains la (médiocre) qualité de l’air que nous respirons. Air de Bruxelles a été produit spécialement pour l’exposition ; l’image fixe se double d’un site Internet en construction destiné à archiver en temps réel des données atmosphériques saisies par différents capteurs – ou comment l’art du paysage rejoint celui des réseaux numériques.

Naturellement, chacun porte sa part de responsabilité dans cet état de fait. Et bien qu’ils se défendent de porter un jugement sur quiconque, préférant la mise en scène (souvent humoristique) à la morale, les HeHe ne manquent pas de cibler l’aberration que constitue aujourd’hui le transport automobile (en particulier les 4×4) au sein des villes (ils sont par ailleurs très actifs sur des projets visant à réhabiliter des modes alternatifs de transport en commun sur l’ancienne ceinture ferroviaire de Paris intra muros). La Porsche Cayenne, surdimensionnée, avec ses 189 g de CO2, en constitue une parfaite illustration. Lâchée en version miniature produisant un nuage rose dans les rues de New York (Toy Emissions, 2007), affublée d’une plume de la même couleur (Porsche’s Plume, 2011), elle doit toutefois affronter la concurrence du Land Rover Discovery (269 g pour le V6 « Supercharged »), surtout dans sa déclinaison spatiale (Beckhams one way ticket to the moon edition, 2013)… Il n’est toutefois nul besoin de conduire une voiture pour polluer, le simple fait d’exister suffit : Millon Parts (2008) convertit le taux de CO2 émis par notre organisme en une modulation lumineuse. « Le dispositif invite (…) à passer outre les  recommandations internationales sur la concentration tolérable en CO2 dans un espace clos en venant y expirer son ‘dernier souffle’ ! »

Enfin, la série des « Catastrophes domestiques » se penche sur la pollution générée par la production des objets que nous utilisons quotidiennement, en ciblant volontairement les plus simples d’entre eux (inutile de revenir sur la question des téléphones portables ou des ordinateurs, dont il est régulièrement question dans les médias) : une prise murale produit subitement de la fumée qui remplit la pièce (Prise en charge, 2011), tandis qu’un fer à repasser, suspendu au plafond, tourne furieusement dans les airs en dégageant ses jets de vapeur. Parfois, une prise de conscience collective résulte en la création de lois qui bannissent certaines substances toxiques du quotidien : pour ceux qui ont oublié à quoi ressemblait l’odeur d’une pièce remplie de fumeurs, les HeHe ont produit une délicate fragrance à base de tabac organique, Tobacco Perfume (2010). Quant à ceux qui jugent ces lois liberticides, ils sont invités à griller une cigarette sous la Smoking Lamp (2005) : leur action ne passera pas inaperçue…

Pierre-Yves Desaive